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On pourrait de prime abord considérer ce thème comme relativement simple : l’Écosse, terre celte par excellence, est forcément de langue celtique tandis que l’Histoire y a imposé une langue dominante en la matière de l’anglais. Certes. Mais ce territoire ouvert à tous vents, invasions et migrations et qui n’a pas toujours été celtique, a vu se mêler nombre de peuples qui ont chacun laissé leur empreinte. Sans remonter trop loin, Celtes continentaux, Romains, Gaëls d’Irlande, Vikings, Angles ont tous contribué à faire évoluer le paysage linguistique et à créer la diversité qu’on observe encore aujourd’hui. À titre d’exemple, nombre de noms gaéliques proviennent du norrois, langue scandinave des Vikings qui ont longtemps occupé le nord et les îles et rives de l’ouest du pays : le mot kilt provient vraisemblablement du norrois kjalta tandis que le fondateur du clan MacLeod, autrement dénommé Ljótr en norrois, serait probablement d’origine scandinave.
Voilà donc un sujet qui se révèle complexe comme tout ce qui touche à la linguistique. Nulle ambition d’être exhaustif dans ce survol qui vous est proposé mais la volonté d’ouvrir quelques portes sur un thème mêlant histoire et évolution des langues.

Commençons par nous entendre sur les langues celtiques : le genre celtique couvre un ensemble de langues appartenant au groupe des langues indo-européennes; il se répartit en deux sous-groupes :
- les langues gaéliques ou goïdéliques, autrement qualifiées de celtique en Q, groupe qui comprend l’irlandais (la langue-mère), le gaélique d’Écosse et le mannois (ndla- de l’île de Man située entre l’Irlande et l’Écosse),
- les langues brittoniques ou celtique en P, groupe qui comprend le gallois, le cornique (de la région de Cornouailles au Royaume-Uni) et le breton.
Cette distinction en appelle à la phonétique et correspond à une évolution du son indo-européen -Kw vers deux formes différentes. Par exemple, si nous prenons le mot fils, il se traduit :
- par Mac en gaélique, langue appartenant au groupe en Q
- par Map en gallois et cornique ou Mab en breton, trois langues appartenant au groupe en P.
Observons toutefois que cette distinction est contemporaine et ne reflète qu’une partie de la réalité historique. On peut en effet la compléter par une répartition entre le celtique continental qui comprend des langues aujourd’hui éteintes (depuis le VIIème siècle pour les dernières) comme le gaulois et le celtique insulaire qui correspond à une migration plus tardive de la culture celte et aux deux sous-groupes gaélique et brittonique précédemment exposés (ndla- l’actuel breton parlé en Bretagne armoricaine est essentiellement impacté par une migration en retour de l’île de Bretagne vers le continent aux IVème et Vème siècles).
Intéressons-nous ensuite - brièvement - aux peuples qui occupaient le territoire de l’actuelle Écosse au moment du départ des Romains de la Bretagne insulaire (Vème siècle) :
- les Pictes, établis au nord et nord-ouest et dont l’origine demeure inconnue,
- les Scots, établis à l’ouest et originaires... d’Irlande (ndla- leur nom a donné le nom latin de l’Écosse, Scotia),
- les Britons, établis dans la région dénommée Strathclyde (au sud d’une ligne Glasgow-Edinburgh).
Les langues connues à cette époque sont le gaélique, le brittonique ou cumbrique (parlé en Strathclyde), une langue picte en P apparentée au brittonique (Celtic Pictish), peut-être une langue pré-indoeuropéeenne (!) appelée non-Celtic Pictish, le norrois introduit plus tardivement par les Scandinaves dans les îles du nord et les Hébrides et le latin (langue des juristes et des ecclésiastiques). Que nous sommes loin de l’univers standardisé souhaité au XXIème siècle!

Le gaélique (ndla- un mot venant probablement du gallois et désignant des « étrangers »... comme les immigrants irlandais!), originaire d’Irlande, va finir par s’imposer en parallèle avec l’extension du royaume de Scotia (ndla : Alba en gaélique) né de l’unification des couronnes picte et scot en 843 : d’abord par l’absorption du Strathclyde (Edinburgh devient la capitale) puis par extension (au sud de la ligne Glasgow-Edinburgh) jusqu’aux rives de la Tweed (soit à peu de choses près jusqu’aux actuelles frontières de l’Écosse) aux dépens des Angles.
Cette relative prépondérance du gaélique sera toujours fragile car menacée par le norrois (cf. les établissements des Vikings en particulier au nord et dans les îles) et surtout l’anglien ou « vieil anglais » parlé au sud de la ligne Glasgow-Edinburgh (ndla : vieux northumbrien). Le début du déclin significatif du gaélique d’Écosse peut être fixé au XVIème siècle : sous l’impulsion des bouleversements religieux liés à la Réforme, un clivage se cristallise en Écosse entre les populations des Hautes Terres (Highlands) et celles des Basses Terres (Lowlands) : au nord les locuteurs gaéliques considérés comme sous-civilisés (sic) et au sud les populations parlant le scots; celui-ci, malgré ce que son nom laisse supposer est un faux-ami : il s’agit en fait d’une évolution de l’anglien, langue germanique à l’origine, influencée par le norrois et - dans une certaine mesure - par le gaélique lui-même.
L’acte d’Union (1707) allait parachever ce déclin et accentuer l’hégémonie de l’anglais jusqu’en Écosse. Le point culminant sera atteint lors de la dernière révolte jacobite et son tragique épilogue de 1746 qui entraîna l’émigration forcée de milliers d’Highlanders.

Aujourd’hui :
Au terme de ce survol accéléré de près de deux millénaires, il est temps de reprendre notre souffle et d’observer le paysage linguistique actuel de l’Écosse. Le déclin de la langue gaélique reste d’actualité, le nombre de locuteurs étant sans doute inférieur à 5% de la population totale (avec une majorité résidant dans l’archipel des Hébrides). Cette érosion s’est néanmoins ralentie grâce en particulier à la reconnaissance officielle du gaélique en tant que langue d’Écosse mais aussi du Royaume-Uni : le gaélique écossais est ainsi une des trois langues - avec l’anglais et le gallois - dont la maîtrise permet de se voir reconnaître la nationalité britannique (British Nationality Act - 1981). L’enseignement, les medias et les productions culturelles ont aussi contribué à cette revitalisation.

Quatre langues sont principalement parlées en Écosse au XXIème siècle :
- l’anglais,
- le gaélique écossais avec son statut de langue officielle britannique,
- le scots qui est reconnu comme langue régionale attachée aux Lolwands mais qui souffre d’un manque de standardisation; il recouvre en effet beaucoup de dialectes et manque d’une réelle unification par l’écrit. On notera toutefois que beaucoup d’œuvres, en particulier littéraires, empruntent à cette langue : Robert Burns est d’ailleurs le plus connu de ses locuteurs,
- le scottish-english ou « anglais-écossais », hybride du scots et de l’anglais moderne et qui se déclinera là encore entre Hautes (highland english) et Basses Terres.
Ce scottish-english illustre à lui seul la complexité et l’originalité de cette matière, soulignant le risque qu’il y aurait à se montrer trop clivant : la langue est une matière vivante et se nourrit constamment des échanges - violents ou non - entre peuples.
On peut raisonnablement espérer que le gaélique d’Écosse (à l’instar du breton), témoin de plus de deux millénaires d’histoire, soit cette fois sauvé et qu'il porte encore loin au 3ème millénaire ses accents si particuliers. On souhaitera d’ailleurs le même bonheur en particulier au scots qui fait partie intégrante de l’histoire de l’Écosse.

NB : vous pourrez utilement compléter ce bref exposé grâce à l’ouvrage Histoire des Langues Celtiques d'Hervé Abalain (éd.Gisserot/Terre des Celtes-1998) dont je me suis en partie inspiré pour la rédaction de cet article.

Les Langues en Écosse hier et aujourd'hui

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